lundi 28 octobre 2013

L'anthropomorphisme, entre éthologie et vie quotidienne

L’anthropomorphisme, attitude qui consiste à prêter des caractéristiques humaines à des objets ou des animaux, fait frémir les éthologues. Pourtant, elle constitue le quotidien de tout propriétaire de chien qui pense, en toute bonne foi, observations à l’appui, que son chien se venge, est jaloux ou méchant. Qu’en est-il précisément ? Analyse et décryptage.
 
Le premier à avoir abordé le sujet de l’anthropomorphisme est le psychologue et éthologue Conway Lloyd Morgan, lorsqu’il édicta son « canon de Morgan » en 1894. Ainsi écrivait-il qu’« en aucun cas, une activité animale ne doit être interprétée en termes de processus psychologique complexe si elle peut être interprétée comme relevant de l’exercice de facultés moins élaborées dans l’échelle de l’évolution et du développement psychologique »*.
 
L’anthropomorphisme, menace qui pèse sur l’éthologie
 
L’anthropomorphisme devient ainsi le spectre qui hante les scientifiques, menaçant de jeter le discrédit sur tous leurs travaux. Au point d’ailleurs que les chiens familiers ont longtemps été délaissés par les chercheurs, objets d’étude suspects en raison précisément de leur trop grande proximité avec les êtres humains. Car le fantôme de Hans le malin plane sur la discipline, ce cheval qui, disait-on, savait compter, avant de découvrir qu’il avait tout simplement acquis la faculté de déceler les imperceptibles modifications corporelles de son interrogateur...


Des chiens qui se vengent, aiment et jalousent
 
Loin des laboratoires, qu’en est-il de l’anthropomorphisme dans notre vie de tous les jours ? Qui n’a pas dit de son chien qu’il « se vengeait », était « aimant » ou « jaloux » ? Qui n’a pas prêté à Médor des sentiments bien humains, avec toute la force de persuasion de celui qui regarde agir son chien et qui a réellement cru discerner, dans son attitude, les signes évidents de la jalousie ou de la vengeance ?
 
Il est aujourd’hui admis que les sentiments appartiennent à la sphère de l’humain. Pour l’animal de compagnie, l’on évitera d’utiliser des termes désignant des sentiments, privilégiant le champ sémantique des émotions. Ainsi, l’on parlera d’affection, et non pas d’amour ; de frustration, et non pas de vengeance ; de possessivité, et non pas de jalousie.
 
Mais pourquoi ? Quelle en est la raison ? Pour mieux comprendre, prenons l’exemple de l’apparente culpabilité du chien qui a détruit l’appartement. La culpabilité, tout d’abord, renvoie à un processus mental complexe, puisqu’elle est « l’expression du sentiment d’avoir violé une règle et la crainte de la sanction qui lui est associée »*. Or, le chien connaît-il les règles, la morale, le bien en soi et le mal en soi ? Ou plus exactement, le bien et le mal dans le système de pensée des humains ? Certes non... Et dans ce cas de figure précis, n’a-t-il pas plutôt fait un apprentissage, celui que le désordre provoque le courroux de son maître ?
 
De la culpabilité à l’apaisement, le règne des faux amis
 
C’est la conclusion à laquelle est arrivée Franz de Waal, grâce à une expérience qu’il  relate en 1996 dans son livre «Good Natured». Une femelle husky avait pris l’habitude de déchiqueter des journaux en l’absence de son maître. Lorsque celui-ci revenait à la maison, elle montrait d’évidents signes de culpabilité. L’on demanda alors au propriétaire de mettre lui-même des confettis de journaux, mais sans que la chienne le voie faire : introduite ensuite dans la pièce, elle montra exactement les mêmes signes de « culpabilité » que d’ordinaire. Franz de Waal en conclut que l’apparente culpabilité de la chienne n’est en réalité rien d’autre que l’anticipation du comportement d’énervement de son maître.
 
L’on peut même aller un peu plus loin : tête et yeux bas, corps voûté, démarche lente relèvent d’une tentative d’apaiser l’individu agressif, menaçant. Nous pensons « culpabilité », il pense  « apaisement », et ce faux ami linguistique nous entraîne sur des chemins de traverse, faits d’incompréhensions mutuelles. Il faudrait toujours garder à l’esprit qu’un chien ne fonctionne pas comme un être humain. Il est un chien, à considérer et à décrypter comme tel, et nous devons apprendre qui il est avant de lui prêter intempestivement des intentions humaines. Certes, quand il a démonté l’appartement du sol au plafond, il ressemble à s’y méprendre à un enfant pris en faute, sauf… qu’il n’est pas un enfant !
 
Lorsque l’anthropomorphisme impacte notre relation à l’animal
 
Le souci de l’anthropomorphisme, c’est qu’il peut impacter très négativement notre lien à notre animal, ainsi que la vie et le bien-être de l’animal lui-même. Ainsi, ce qui vaut pour la « culpabilité » vaut aussi pour ce que nous nommons « punition », et qui n’a également de sens que dans notre monde de règles en tout genre. Pour le chien, bien souvent, la punition n’est que la manifestation d’une attention du maître, pas très agréable effectivement, mais néanmoins. Si l’on veut punir un chien, il faut d’abord savoir ce qui peut faire sens dans son monde à lui – l’ignorance intentionnelle par exemple, que les chiens pratiquent entre eux. Si l’on pense punir un comportement et qu’il perdure, ou qu’il s’intensifie, c’est qu’en fait nous le... récompensons ! Une évidence à méditer !
 
Un chien est... un chien...
 
Le chien est donc un chien, ni plus ni moins. Ce qui ne signifie pas qu’il n’ait pas une vie mentale riche, des processus cognitifs élaborés. Simplement, ils lui sont propres, et l’on ne peut pas calquer notre manière de fonctionner sur la sienne. Aujourd’hui, les chercheurs en éthologie s’affrontent sur ce terrain, les uns restant bornés sur le rejet absolu de l’anthropomorphisme, épouvantail absolu agité sur tous les fronts, tandis que d’autres s’intéressent à la cognition animale, à la vie mentale des bêtes. Cette question nous entraîne d’ailleurs sur de vertigineux sentiers philosophiques.
 
Au Moyen Age, rien n’empêchait de juger un animal pour meurtre, ou pour tout acte délictueux. Puis vint Descartes et la frontière nette qu’il établit avec son animal-machine entre les êtres humains et les simples « bêtes ». Depuis le XXe siècle, tout ceci est remis en cause, aussi bien par les tenants radicaux de l’antispécisme que par des philosophes reconnus comme Elisabeth de Fontenay, qui s’interroge dans ses ouvrages sur la frontière entre l’homme et l’animal. Il nous reste encore tant à apprendre…
 
 
Marie Perrin
 
* «In no case is an animal activity to be interpreted in terms of higher psychological processes, if it can be fairly interpreted in terms of processes which stand lower in the scale of psychological evolution and development.»
 
* Dominique Guillo, Des chiens et des humains, p.150.

lundi 21 octobre 2013

L'attachement, ce lien vital...

Chez le chien, de nombreux troubles comportementaux trouvent leur origine dans ce que les spécialistes appellent l’«hyperattachement. Mais qui dit «hyperattachement» dit aussi, en filigrane, «attachement». Quel est ce lien vital et instinctif, qui, bien qu’essentiel, doit absolument être brisé pour que, de la chrysalide « chiot », puisse émerger un chien adulte, épanoui et équilibré ?
 
L’importance de l’attachement dans le développement de l’être humain a été mise en évidence par John Bowlby, suite aux travaux de Winnicott, Lorenz et Harlow. Sans attachement, l’individu n’est pas capable de se construire et de se socialiser. Cet attachement est également une fonction physiologique vitale chez le chien, un instinct prédéterminé, indépendant de tout apprentissage. Il est une assise indispensable à son développement.
 
«On ne naît pas chien, on le devient»...
 
Grâce à l’attachement, le chiot va s’identifier comme membre de l’espèce canine. Car, pour paraphraser Simone de Beauvoir, « on ne naît pas chien, on le devient ». Se comporter comme un chien n’est pas un savoir inné : le chiot doit en faire l’apprentissage, auprès de sa mère, d’autres adultes, de ses frères et sœurs. Il acquiert ainsi les codes en vigueur dans son espèce, apprend à communiquer, à s’inhiber, à s’insérer dans un groupe de canidés. 
 
La double imprégnation...
 
Mais l’une des caractéristiques (passionnantes) du chien, c’est sa capacité de double imprégnation : à son espèce d’abord – ce qu’on appelle socialisation, ou imprégnation intra spécifique -, puis aux espèces amies et, surtout, à l’être humain – il s’agit de la familiarisation, ou imprégnation interspécifique. L’être humain, pour le chien, constitue une espèce à part, à laquelle il s’attache tout particulièrement, nouant avec elle une relation extrêmement privilégiée.
 

Car, au cours de ses centaines de milliers d’années de proximité avec l’être humain, le chien a littéralement « appris » notre espèce : il sait d’ailleurs nous décrypter, nous comprendre et anticiper nos réactions, bien mieux et bien plus qu’à l’inverse. Certaines études ont démontré qu’un chien qui sollicite un humain pour jouer tourne légèrement la patte vers le côté, aussi loin que le lui permet sa morphologie, de la même façon que nous tournons notre main, paume vers le haut. Evidemment, il ne le fait pas lorsqu’il appelle un autre chien au jeu ! Et, bien plus étonnant, les chiens, lorsqu’ils nous font face, dirigent leur regard vers le côté de notre visage qui exprime nos émotions (comme nous la faisons nous-mêmes lorsque nous regardons un de nos semblables). Or ils ne le font jamais lorsqu’ils regardent un autre chien, ou un autre animal...
 
Puis vient le détachement...
 
Pour que le chiot puisse devenir un adulte équilibré, il est indispensable, à un moment, que la mère rompe le lien exclusif qui le lie à elle. C’est ce qu’on appelle le « détachement ». La mère le fait tout naturellement : cette distanciation concerne tous les postes de la vie commune – jeux, interactions, contacts, couchage. Le chiot reporte alors son attachement sur les autres membres du groupe, avec lesquels il doit désormais « parler chien » (postures de soumission, d’apaisement, etc).
 
Il est indispensable que les maîtres agissent de même avec leur chiot : inévitablement, en arrivant chez ses nouveaux humains, le chiot va nouer un lien privilégié avec l’un d’entre eux. Mais cette relation quasi fusionnelle ne doit pas perdurer : le maître doit aider son jeune chien à grandir, à devenir autonome. S’il ne le fait pas, vont s’installer des troubles du comportement, parfois graves.
 
 
Sans détachement, l’hyperattachement guette...
 
En effet, si le processus de détachement n’a pas été mis en place, le chien va souffrir d’« hyperattachement » : il ne supportera pas d’être éloigné de son humain et endurera le martyre lorsqu’il se retrouvera soudain seul. N’oublions pas que, dans la nature, un individu juvénile n’a aucune chance de survivre s’il n’est pas pris en charge par un adulte, ou par un groupe d’adultes. Un chien maintenu dans un état de dépendance affective sera véritablement désemparé, terrifié d’être « abandonné », même quelques heures. Certains pleureront, aboieront, d’autres mettront l’appartement ou la maison à sac, d’autres enfin se videront de stress.
 
Par conséquent, même s’il nous en coûte (qui n’a pas eu envie de garder son chien bébé le plus longtemps possible ?), le chiot doit devenir un adulte, mature et stable. Et c’est à nous, maîtres, qu’incombe la réussite de cette étape ô combien primordiale.

 

Marie Perrin

jeudi 3 octobre 2013

Le chien est-il un animal territorial ?


Un chien qui aboie quand un intrus entre dans la propriété défend-il son territoire ? En marque-t-il les limites à chaque fois qu’il laisse son odeur en promenade ? Les spécialistes peinent à se mettre d’accord, et les avis sur la question divergent. Ce qui n’empêche pas, évidemment, de s’y intéresser afin de tenter d’y voir un peu plus clair.

La notion de territoire chez le chien domestique divise les éthologues. Ainsi, si pour certains scientifiques, le chien est forcément un animal territorial, pour d’autres cette apparente évidence n’a pas été démontrée, et une analyse plus rigoureuse tendrait à démontrer qu’il n’en est en fait rien.

Car en réalité, le chien domestique est peu étudié en éthologie. Les scientifiques lui reprochent précisément d’être familier de l’être humain,  donc en quelque sorte « dénaturé ». Mais les chiens marron ou parias n’ont guère été plus observés. L’unique littérature bien documentée porte donc sur les meutes de loups. Malheureusement, le chien qui vit à nos côtés n’a plus rien d’un loup - en a-t-il même un jour été un ? 

Un terme polysémique

Par ailleurs, le terme même de « territoire » est polysémique : sa définition varie selon la discipline qui l’étudie. Lorsque nous parlons du « territoire » d’un chien de compagnie, que disons-nous en réalité ? De quel « territoire » parlons-nous ?

Le Larousse le décrit comme un « espace relativement bien délimité que quelqu'un s'attribue et sur lequel il veut garder toute son autorité ». Si l’on suit cette définition, le chien peut être perçu comme un animal territorial, certains chiens étant très sourcilleux avec cet espace. Aussitôt, surgit une autre question : s’agit-il réellement du territoire du chien ? Le chien, par apprentissage et conditionnement, ne se contente-t-il pas de faire sienne la propriété humaine ? Plutôt que de parler de territoire, ne devrions-nous pas parler de ressource ? Envisager la maison (l’appartement) et le bout de jardin comme une ressource parmi d’autres ?

Allons plus loin... en éthologie, le territoire est  un espace où l’individu (ou le groupe) refuse l’intrusion d’un individu de la même espèce (ou parfois seulement de la même espèce et du même sexe). Il  induit du marquage, de la défense, des comportements agressifs[]. L’important, ce qu’on doit retenir et souligner, c’est que ce territoire est intrinsèquement lié à l’espèce. Un lion va chasser de son territoire tous les lions étrangers, et marquer les limites de son espace pour leur indiquer qu’ils entrent en zone réservée. En revanche, les individus des autres espèces (humains, oiseaux, loups, peu importe) ne seront pas en aucun cas concernés par cette exclusion.

Partant de là, le chien familier devrait défendre son territoire contre les congénères, mais en aucun cas contre les chats ou les facteurs. De la même façon, un territoire qui aurait été délimité par un chien devrait être contourné par les autres chiens, sous peine de se transformer en déclaration de guerre. Ce qui n’est, convenons-en, pas le cas du tout. La plupart du temps, nos chiens se contentent de renifler les dépôts de leurs congénères, d’y apposer (ou pas) leur odeur, avant de poursuivre tranquillement leur petit bonhomme de chemin. Rappelons-le, uriner ou déféquer sont des actes de communication : le chien dépose à l’intention des autres chiens des informations sur son statut social et hormonal, son état de santé, son âge…

La notion de territoire, un fourre-tout bien pratique

Par conformisme, par habitude, parce que c’est ainsi que, depuis des décennies, l’on décrit le chien domestique, nombre de « spécialistes » continuent pourtant à parler de la territorialité du chien. C’est vrai qu’il est bien pratique de parler de marquage ou de défense de territoire lorsqu’on ne sait pas comment décrypter des comportements problématiques. Votre chien est agressif ? C’est parce qu’il est territorial – territorialité, dominance et agressivité allant souvent de pair dans l’inconscient collectif. Votre chien urine dans la maison ? C’est parce qu’il marque son territoire. Et ainsi de suite…

Pourtant, aussi bien l’agressivité que les malpropretés peuvent avoir de multiples causes. Ainsi, lorsqu’un chien urine dans la maison, il veut avant tout faire passer un message. Par ce biais, il peut exprimer son malaise, son mal-être, son incompréhension. Chien anxieux qui se rassure. Chien leader qui réaffirme ses prérogatives. Il fait pipi certes, parfois ostensiblement, mais il pourrait tout aussi bien mâchonner les pantoufles, détruire le canapé, gratter la porte d’entrée ou mettre la cuisine à sac. Avant de parler de territorialité, demandons-nous ce qui, dans la vie de ce chien précisément, dysfonctionne et pose problème.

Enfin, certains spécialistes émettent une hypothèse fort intéressante : certains chiens baliseraient leur chemin en promenade... Petits Poucets du monde canin, ils sèmeraient ainsi autant de petits cailloux odorants leur indiquant la voie à suivre pour réussir à rentrer à la maison...

 
Marie Perrin

 

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 26 septembre 2013

Qu’est-ce qu’un chien gentil ?

L’actualité, souvent, vient pointer du doigt, cruellement, la dangerosité potentielle de nos amis canins. Pourtant, si tant de chiens partagent les foyers occidentaux d’aujourd’hui, c’est bien parce qu’entre les canidés et les humains s’établit une familiarité profonde qui vaut parfois presque parenté. Et nombre de propriétaires l’affirment : leur chien est gentil, tout simplement.


Chiens muselés dans les espaces publics, tenus en laisse, privés de liberté, entravés dans tous leurs désirs : la vie publique d’un chien, aujourd’hui, n’a rien d’une sinécure. Au-delà de l’aspect purement sécuritaire pour l’animal lui-même – il pourrait par exemple être écrasé par une voiture en s’engageant intempestivement sur la chaussée, ou se perdre en forêt en suivant la piste d’une proie -, l’argument majeur avancé pour justifier toutes ces obligations est toujours le même : la potentielle dangerosité du chien. Et les faits divers, malheureusement, semblent donner raison au législateur, le poussant à renforcer toujours plus ses exigences vis-à-vis des chiens.


Mais qu’en est-il de tous les chiens gentils ? Où sont-ils, tous ces toutous paisibles, tranquilles, qui ne demandent qu’à pouvoir exister en toute sérénité et ne posent jamais le moindre problème à leurs propriétaires ou à la collectivité ? Tous ces compagnons de vie qui, bien qu’appariés à des humains pas très au fait de leur réalité éthologique, ne présentent jamais de conduite déviante ou débordante ? Et surtout, qu’est-ce qu’un chien gentil ?


Un chien qui ne mord pas, doté de bien des qualités

Globalement, l’on peut affirmer qu’un chien gentil, c’est avant tout un chien qui ne mord pas, qui ne montre jamais, en aucune circonstance, de signe d’agressivité. Mais c’est aussi un chien qui obéit, qui accepte de suivre son maître sans rechigner, et se plie à ses injonctions avec bonne grâce. Qui aboie quand il le faut, mais pas trop, tolère la solitude et ne « vole » pas les restes de la table. Un chien bien éduqué en somme, respecté dans son être de canidé et qui ne développe pas de troubles comportementaux. Ces chiens gentils sont-ils l’exception, ou bien plutôt une norme passée sous silence au nom du « tout sécurité » ?


La vérité se situe sans doute dans l’entre-deux. Le chien est un animal, pas une peluche. En tant que tel, il est tout à fait capable, un jour ou l’autre, pour diverses raisons, de grogner, montrer les dents voire, si l’on néglige ses avertissements, passer à l’acte en mordant. Néanmoins, et indépendamment de son apparence morphologique, tout chien correctement socialisé et familiarisé*, auquel on donne la possibilité de vivre une vie de chien satisfaisante, n’aura aucune raison de « mal » se comporter, pas plus en public qu’en privé. Car un chien gentil, n’est-ce pas avant tout un chien équilibré ? Auquel on a pris le temps d’apprendre les bases de la vie ensemble, et qu’on traite comme un chien, ni plus ni moins. Un chien qui sait s’inhiber quand il le faut, mais auquel on ne demande pas plus que ce qu’il peut donner.


Bien dans ses coussinets et dans sa tête de canidé...

Or pour qu’un chien soit équilibré, il n’y a pas de secret : il faut que toutes les étapes de son développement aient été respectées, et qu’il soit comblé dans ses besoins fondamentaux. Lesquels sont, rappelons-le, fonction de chaque individu, tous n’ayant pas le même tempérament, pas la même personnalité. Certains sont naturellement plus souples, plus faciles à gérer, plus suiveurs que meneurs. D’autres se montrent plus rétifs mais avec le maître approprié, sont parfois aussi doux que des agneaux.


Finalement, dans ce domaine comme dans bien d’autres, l’on revient toujours à la même réalité : un binôme chien-humain bien assorti est un gage de réussite. Dès lors que l’humain demeure le leader de son animal, qu’il en connaît les défauts et les qualités, les faiblesses et les fragilités, la cohabitation ne peut qu’être un long fleuve tranquille, main dans la patte pour le meilleur... et le meilleur !

Marie Perrin
 
* la socialisation renvoie à l’imprégnation à sa propre espèce : par la socialisation, le chien apprend à être un chien. La familiarisation renvoie à l’apprentissage des autres espèces.

mardi 3 septembre 2013

Le clicker training, un outil malin (Chien magazine de septembre 2013)

La méthode du clicker training est née dans les années 40-50, inventée par Marian et Keller Breland, deux étudiants de Skinner, le père du conditionnement opérant. Ils affinèrent leur technique en travaillant avec des chiens, des pigeons puis des mammifères marins, associant une récompense à un stimulus sonore. Dans les pays anglo-saxons, cette méthode se développa rapidement, notamment dans les années 80 grâce à Karen Pryor.

Aujourd’hui, l’usage du clicker training s’est généralisé : des chevaux aux poules, des chats aux otaries, de très nombreux animaux, domestiques ou captifs, sont conditionnés ou apprivoisés grâce à cette méthode. Dans les parcs zoologiques, les dresseurs apprennent notamment aux animaux à accepter des manipulations simples, ce qui permet aux vétérinaires d’effectuer les contrôles et soins de base sans anesthésie. Le monde cynophile, quoi qu’encore partiellement réfractaire, a lui aussi été gagné par ce petit instrument rudimentaire, mais si malin !

Qu’est-ce que le clicker ?

Le clicker est un petit boîtier muni d’un mécanisme tout simple : une languette métallique produit un petit bruit caractéristique (click) quand on appuie dessus. La languette métallique peut être surmontée d’un bouton et certains clickers associent un embout de sifflet à la fonction « clicker » (une fonction deux en un en quelque sorte, fort utile par exemple pour travailler le rappel).

Le principe du clicker training

Le cliker est un outil d’apprentissage. Ses avantages sont multiples : il permet d’éduquer (ou d’apprivoiser) l’animal sans le toucher (cela peut être utile pour des animaux rétifs, traumatisés, sauvages), émet un son neutre, qui ne varie jamais et reste toujours égal (a contrario de la voix humaine, chargée en émotions), dans le calme et avec précision. En effet, ce qui importe, c’est le timing ! Le clicker peut marquer une action à la fraction de seconde près. Un atout indéniable, mais aussi une difficulté pour les néophytes !
 
Le « clic » du clicker indique au chien qu’il a fait ce qu’on attendait de lui. Et grâce à ce « clic », le chien devient un acteur de son apprentissage : il cherche comment déclencher le « clic », réfléchit, tâtonne, propose, essaye, se fatigue ! En un mot comme en cent, il fait travailler ses neurones ! De ses sept semaines de vie jusqu’à ses vieux jours, il peut ainsi manipuler son maître en le faisant cliquer à l’envi : quoi de plus formidable ? Le chien coopère, devient un partenaire actif, et son apprentissage n’en est que plus durable.

Conditionnement opérant, renforcement et punition

Initié par Edward Thorndike, le concept de conditionnement opérant fut développé par le psychologue américain Burrhus Frederic Skinner, père du béhaviorisme radical. L’apprentissage résulte d’une action : en fonction des conséquences de celle-ci, le sujet va reproduire, ou non, son comportement. Le conditionnement opérant repose sur deux éléments : le renforcement et la punition, lesquels peuvent être positifs ou négatifs. Positif signifie que l’on ajoute quelque chose, négatif que l’on retire quelque chose. Il existe ainsi quatre types de conditionnement opérant : le renforcement positif, la punition négative, la punition positive et le renforcement négatif.
 
Le renforcement positif signifie que l’on ajoute un élément agréable pour l’animal : on récompense par une friandise le fait qu’il marche joliment au pied ou qu’il revienne au rappel.
La punition négative signifie que l’on retire quelque chose à l’animal : par exemple on lui tourne le dos lorsqu’il saute trop vigoureusement pour saluer, ou on cesse toute interaction avec lui quand il se met à mordiller.
La punition positive consiste à ajouter quelque chose de désagréable pour le chien : par exemple un coup sur la laisse quand il tire trop fort.
Quant au renforcement négatif, il consiste à retirer un élément désagréable quand le chien adopte l’attitude attendue : par exemple tirer préalablement la laisse vers le haut pour le faire s’asseoir et la détendre quand il est assis.

Méthodes positives et clicker training

Les méthodes positives d’éducation reposent exclusivement sur le renforcement positif et la punition négative, à l’exclusion de la punition positive et du renforcement négatif. Travailler au clicker training, c’est franchir un pas de plus en n’utilisant plus que le renforcement positif ainsi que la neutralité – ignorer ce qui ne va pas dans le sens attendu (c’est la loi de l’extinction). Tandis que toute action non désirée est ignorée, les « bonnes » actions, ou les actions qui concourent au résultat final escompté, sont récompensées et encouragées.
 
Le « clic » agit comme un renforçateur secondaire, le renforçateur primaire étant (généralement) la nourriture. C’est pour cela qu’on dit qu’il faut « amorcer » ou « charger » le clicker : le chien doit préalablement faire l’apprentissage que ce petit bruit lui vaut (toujours) friandise (même si l’on a cliqué à mauvais escient). Une fois qu’il aura complètement intégré cette donnée – et cela va très vite ! -, l’on pourra passer à l’étape suivante : que le chien propose une action pour déclencher le « clic » magique, celui grâce auquel il se verra gratifié d’un succulent morceau de saucisse de viande (par exemple !)
  
Comment travailler au clicker ?

Plusieurs approches sont possibles : l’on peut cliquer un comportement spontané, utiliser le shaping (ou façonnement) ou passer par un leurre. Evidemment, l’approche la moins complexe, c’est de cliquer un comportement spontané ou d’attendre que le chien propose de lui-même le comportement désiré. Si l’on veut apprendre le « assis » au chien, on va ainsi cliquer le chien à chaque fois qu’il se mettra assis. On répètera l’exercice dans diverses situations (à la maison, dans la rue, dans les champs, avec du bruit et des distractions), et une fois que ce « assis » sera assimilé, l’ordre verbal pourra être introduit.
 
Le shaping nécessite un peu plus de familiarité avec l’outil et avec son utilisation : l’on va cliquer et récompenser tous les comportements qui se rapprochent de l’action finale souhaitée. Ce qui sous-entend que l’on ait préalablement une vision très claire du but recherché. Si l’on veut qu’un chien ouvre une porte, on va cliquer le fait qu’il regarde la porte, puis qu’il s’approche de la porte, puis qu’il la touche, puis qu’il la pousse, puis qu’il la ferme. Fin de la séquence.
 
Enfin, le leurre permet d’amener le chien, plus mécaniquement, au résultat désiré, comme au cours d’une éducation plus classique – mettre la croquette sous le nez du chien pour l’amener à se mettre assis, puis cliquer ce « assis ». L’on peut aussi utiliser des targets ou des baguettes cibles (ou la paume de la main), qui permettent d’orienter les actions de l’animal et de le guider vers le but recherché.

Le jackpot

Comme le « clic » repose sur un renforçateur primaire (la nourriture), il est souvent conseillé de hiérarchiser les goûts de son chien : en mettant des petits morceaux de friandises sur le sol et en regardant dans quel ordre il s’en saisit, l’on peut se faire une idée de ses priorités gustatives. Il est ainsi possible de garder les mets les plus attractifs pour marquer la fin d’un exercice compliqué ou pour notifier une réussite éclatante. Le chien, non seulement concevra du plaisir à cette soudaine débauche alimentaire, mais de surcroît gardera dans un coin de sa tête qu’un jour, comme par miracle, le jackpot peut à nouveau s’offrir à sa truffe ravie : son intérêt restera ainsi en éveil, au cas où… Pour un individu particulièrement joueur, une séance de lancer de balle pourra venir se substituer au pâté de foie.
 
Ludique et amusant, le clicker training, bien maîtrisé, permet d’envisager toutes sortes d’apprentissages : de l’éducation basique pour la vie de tous les jours (les ordres simples, la marche au pied, le rappel) au travail sportif (agility, obéissance). En agility, il permet ainsi une meilleure mémorisation des zones sur les agrès, tandis qu’en obéissance, il permet d’affiner la qualité d’exécution des exercices ou de reprendre par le menu des ordres mal acquis (un assis un peu brouillon ou une marche au pied flottante).
 
travail de l'apportable au clicker training
(Photo Anne Meyer pour Marie Perrin)

L’attention du chien sur soi

L’un des premiers apprentissages consiste généralement à fixer la concentration du chien sur soi : une manière de se lier l’un à l’autre qui peut, parfois, permettre ensuite de contourner certaines difficultés plus profondes, comme des peurs ou des phobies. Plus attentif à son propriétaire, le chien anxieux pourra ainsi se laisser guider vers des actions de désensibilisation.
 
Dans tous les cas, rappelons-le, une fois que les choses sont acquises, le clicker disparaît : l’ordre, donné verbalement, est récompensé de manière aléatoire, et le petit boîtier n’est ressorti que pour un nouvel apprentissage. Toujours en s’amusant, évidemment ! Car le clicker training va au-delà de la simple « méthode » : ses adeptes font équipe avec leur chien. Ils n’entendent pas dominer ou maîtriser leur animal, mais former avec lui un binôme épanoui, sans cesse en quête d’interactions nouvelles. Et maintenant, si vous vous lanciez dans l’aventure du clicker training ?

Marie Perrin





mercredi 21 août 2013

Médor est-il stressé ? (Chien magazine de septembre 2013)


Médor a de l'eczéma, prend du poids ou se lèche compulsivement les pattes… Serait-il stressé ? De nombreux événements sont en effet susceptibles de stresser nos chiens.  Malheureusement, nous n’en avons pas toujours conscience, ne nous en rendons pas compte et ne réagissons donc pas de manière appropriée. Et si nous tentions de combler cette lacune ?

A l’instar des êtres humains, les chiens éprouvent le stress, lequel peut être défini comme un « état réactionnel de l’organisme soumis à une agression brusque » (Le Larousse médical). Cette « réaction d’alarme » déclenche toute une série de processus biochimiques, avec production de diverses hormones, parmi lesquelles l’adrénaline. Par extension, le terme « stress » a fini par désigner tout à la fois la cause et l’effet de l’agression. Hans Seyle, biologiste et endocrinologue d’origine autrichienne, découpe le syndrome de stress en trois étapes : la phase d’alarme, le stade de résistance et l’épuisement. Réflexe de survie biologique (et non dommageable en tant que tel), le stress, lorsqu’il est durable et répété, devient pathogène et toxique.


Chaque chien est unique, y compris face au stress

Tous les individus ne réagissent pas de la même manière aux agents stressants. Une situation intolérable pour certains chiens sera tout à fait gérable pour d’autres chiens. Tout ceci tient en un concept : celui d’homéostasie sensorielle, ou équilibre interne. Cette homéostasie sensorielle est liée aux conditions de développement précoces du chien, mais aussi à sa race, son âge, son environnement de vie, son statut hormonal, ses expériences passées : en un mot, son « tempérament ». Chaque chien est unique, et cela vaut évidemment pour sa manière de répondre au stress.

Qu’est-ce qui stresse nos chiens ?
Turid Rugaas, éducatrice norvégienne de renommée internationale, notamment célèbre pour son décryptage des signaux d’apaisement canins, a également beaucoup travaillé sur le stress chez le chien. Nombre de situations ordinaires de la vie courante peuvent inquiéter un chien, surtout s’il est sensible ou émotionnellement instable : un déménagement, l’arrivée d’un bébé dans la famille, de nouveaux horaires, mais aussi quelques jours en pension, la solitude ou une faible dépense physique ou mentale. Des séances de jeu ou d’éducation trop longues ou trop soutenues peuvent aussi se montrer perturbantes.

La faim, la soif, l’excès de bruit, toute situation perçue comme effrayante ou dangereuse vont également mettre l’organisme du chien en état d’alerte. Or, si l’adrénaline se diffuse dans l’organisme et atteint son pic en quelques minutes seulement, elle met en revanche des jours pour s’éliminer complètement, et comme les répercussions biochimiques du stress sont cumulatives (chaque stress se cumule au précédent), certains individus n’arrivent jamais à revenir à une situation apaisée. Ils entrent dans la phase délétère du stress dit « chronique », qui cause des dommages psychiques et physiques – problèmes cutanés, digestifs, cardiaques, d’immunité, entre autres.
Le stress peut même impacter la croissance d’un chien : à bagage génétique équivalent, un chiot grandira mieux dans un environnement sûr et serein. Pareillement, certains chiens obèses sont en réalité… stressés ! Enfin, évidemment, de nombreux troubles du comportement peuvent découler d’un état de stress chronique : stéréotypies ou comportements autocentrés (comme les plaies de léchage).

Lire son chien pour bien réagir
Turid Rugaas recommande d’être tout particulièrement attentif aux signaux émis par nos chiens, d’apprendre à les lire pour agir en conséquence. Ainsi, lors d’une séance de dressage, si votre chien se met à haleter, à se gratter, à bâiller ou à tourner la tête, c’est qu’il est inquiet, débordé, mal à l’aise : mieux vaut interrompre immédiatement la leçon et aller le détendre. Manque d’attention, agitations, tremblements, salivation sont autant de symptômes d’une vive anxiété. Il suffit de songer  à l’attitude de nos chiens chez le vétérinaire : combien d’entre eux pleurent et tournent sans se poser dans la salle d’attente, puis perdent tous leurs poils (voire urinent ou vident leurs glandes anales) sur la table d’examen ?

La confusion, l’absence d’un cadre de vie clair, des punitions, une communication défaillante ou ambiguë peuvent également conduire Médor à un état de stress continuel. La gestion des ressources (rituels, alimentation, déplacements, contacts et promenades) incombe au propriétaire : c’est à ce prix qu’un chien peut se sentir bien chez lui et dans ses coussinets. Comblé dans ses besoins spécifiques, respecté dans ses craintes et ses incapacités, un chien n’a aucune raison de devenir un « stressé chronique ». A chacun d’y veiller !
Marie Perrin

jeudi 15 août 2013

La détresse acquise, pour aller plus loin...


Détresse acquise, inhibition de l’action, syndrome de Klüver Bucy : pour aller plus loin...

L’état de détresse acquise a fait l’objet d’un article récent, à lire sur ce blog. A plusieurs reprises, en surfant sur le Net et en discutant avec des amis, j’ai cru comprendre que certains lecteurs restaient sur leur faim et que des questions demeuraient en suspens, bref que mon article n’était pas assez précis. C’est pourquoi j’ai décidé de rédiger ce texte-ci qui, je l’espère, répondra à (toutes ?) vos attentes.

Petite précision : je cite souvent des expériences menées sur des animaux. A titre individuel et éthique, je récuse complètement ces méthodes. Mais si je souhaite parler des notions de détresse acquise, d’inhibition de l’action et de syndrome de Klüver Bucy, je suis forcée de relater ce qui a été testé en laboratoire. Pour l’inhibition de l’action, il s’agissait même de recherche fondamentale, c’est-à-dire que les chiens n’ont pas été « torturés » pour un quelconque savoir biologique ou éthologique, mais pour le « plaisir » de la connaissance scientifique pure.

Détresse acquise, inhibition de l’action, syndrome de Klüver Bucy : autant d’états de souffrance qui peuvent toucher nos animaux familiers, tout particulièrement nos chiens (mais aussi nos chevaux), soumis à des stress intenses au nom de pratiques de dressage antédiluviennes mais, surtout, d’une certaine vision de l’animal, soumis, contraint, parfois littéralement réduit en esclavage.

L’inhibition de l’action

L’inhibition de l’action a été mise en évidence à la fin du XXe siècle par Henri Laborit. S’immobiliser est l’un des moyens de défense en cas de danger : ainsi le rongeur qui se fige en présence d’un prédateur. De manière ponctuelle, cette inhibition de l’action n’est donc pas pathogène. Mais elle devient toxique si l’animal s’y installe durablement. A travers des expériences menées sur des rats, Henri Laborit a prouvé que, confrontés à des chocs électriques qu’ils ne pouvaient pas fuir (et qui étaient toujours annoncés par un signal sonore), les animaux sombraient dans un état de stress avec somatisation : ils avaient appris, dans la douleur, qu’ils ne pouvaient pas agir sur leur environnement.

Dans le film «Mon oncle d’Amérique» d’Alain Resnais (1980), Henri Laborit expose ainsi sa découverte : « cette punition va provoquer chez [le rat] un comportement d’inhibition. Il apprend que toute action est inefficace, qu’il ne peut ni fuir ni lutter ». Henri Laborit note par ailleurs que si le rat peut rediriger la douleur provoquée par les chocs électriques sur un autre rat, il ne développera pas les mêmes troubles physiques et psychiques. L’on prend ainsi la mesure de l’importance des actions (et conduites agressives) redirigées, qui permettent à l’animal d’avoir l’impression de demeurer acteur de ce qui lui arrive.

Lorsqu’il se retrouve dans une situation potentiellement dangereuse, le chien, comme le rat, peut faire l’économie de la fuite ou de l’attaque en s’immobilisant : il inhibe son action. Malheureusement, si cette inhibition ne découle pas d’un choix, si, quoi qu’il tente, il ne parvient pas à fuir le stimulus aversif, il va sombrer dans un état pathogène. S’ensuivront des troubles organiques et psychiques.

L’état de détresse acquise

Cette inhibition de l’action correspond, en d’autres termes, à ce que Seligmann et son équipe ont nommé « état de détresse acquise ». Anesthésiés, sidérés, les chiens (ou les rats, ou les humains) capitulent, pris dans un système pervers qui les anéantit.

Ces états extrêmes ont été décrits par des éthologues spécialisés dans les chevaux. C’est le fameux « join up », lequel va même au-delà de l’inhibition de l’action ou de l’état de détresse acquise. Dans un article publié en ligne*, Jean-Claude Barrey et Nadès Miklas, un éthologue et une biologiste, soulignent que « la soumission obtenue par les méthodes de type join up est en fait une aliénation pathologique connue sous le syndrome de Klüver Bucy. Cette pathologie est provoquée par les mises en fuite et les blocages répétés du join up et des méthodes assimilées. Ces inhibitions de l’action cohérente du cheval entraînent une très forte activation de l’axe HHA (hypothalamus-hypophyse-adreno-cortical) qui aboutit à shooter l’animal par ses propres endorphines et entraînent des lésions des noyaux amygdaliens latéraux du cerveau limbique ».

Le syndrome de Klüver Bucy

Découvert par un psychologue (Henrich Klüver) et un neurochirurgien (Paul Bucy) de l’université de Chicago, ce syndrome est lié chez l’être humain à une destruction d’une partie du cerveau (lobectomie). Ses principaux symptômes sont : une incapacité à reconnaître les visages, une incapacité à reconnaître les objets par leur forme (perçue par le sens tactile), des troubles de la mémoire, un émoussement émotionnel, une oralité compulsive, un besoin d’explorer l’environnement, un mouvement incessant, une hyper-sexualité et une disparition de la peur. Chez le chien, comme chez le cheval, l’on peut en retrouver les grands traits dans des cas de stress aggravé et perdurant. Après quelques minutes d’un stress extrême, par exemple lors de certaines séances de rééducation musclées, le chien entre dans une sidération visible à l’œil nu, même pour le plus néophyte des observateurs. Les émotions de l’animal disparaissent : il est comme lobotomisé. Forcément, ce chien-là, ou ce cheval-là, semblera assagi, d’un contact aisé : mais ne nous y trompons pas, sa souffrance est infinie. Tout débourrage rapide chez le cheval, toute rééducation rapide chez le chien font ainsi appel à l’inhibition conditionnée, laquelle est clairement de la maltraitance.

L’on ne peut que faire le parallèle avec les méthodes de certains dresseurs qui, en peu de temps, obtiennent des résultats que d’aucuns jugent spectaculaires. Bien sûr que les tenants des méthodes coercitives ont des résultats, et rapides ! Ils forcent l’animal à se soumettre à leur vouloir, faisant complètement fi de ce qu’il pourrait, lui, désirer. On ne le dira jamais assez : un comportement n’apparaît pas par hasard, il répond à une motivation profonde. Vouloir redresser le comportement sans tenir compte des causes qui ont mené le chien à l’adopter, c’est forcer l’animal à se taire. Le comportement sera peut-être sous contrôle, muselé, mais les causes sous-jacentes seront toujours présentes… Peu à peu, certains chiens se retirent ainsi dans des recoins silencieux de leur être où plus rien ne peut les atteindre. Ils sont dépossédés d’eux-mêmes, retranchés dans des limbes mortifères. Certains ne s’en remettent jamais…

La capacité de résilience

Fort heureusement, ces cas graves restent plutôt rares (quoique ?). Les chiens de Seligmann furent ainsi capables de résilience : dès lors qu’un être humain leur montrait comment échapper aux chocs électriques, ils récupéraient leur instinct de survie et parvenaient à fuir. C’est une bonne nouvelle, une raison d’espérer. Mais l’idéal serait de réussir à mettre définitivement à terre l’idéologie qui donne naissance à toutes ces croyances autour de l’animal de compagnie, et tout particulièrement du chien. Stressé, forcé, nié, maltraité, réifié au nom d’une théorie de la dominance pourtant inepte et détricotée à de multiples reprises. Et au nom, aussi, d’une certaine manière de percevoir l’animal : autre que nous, certes, mais surtout inférieur et inféodé. Ce qui autorise toutes les aberrations.

Marie Perrin