vendredi 24 juillet 2015

La prédation chez le chien de compagnie

Mon chien, mon meilleur ami, mon compagnon de tous les jours, a tué le chat de la voisine. Soudain, il m’est apparu comme un étranger. Au-delà du choc, de la violence de l’attaque, j’ai été forcée de le voir tel qu’en lui-même : un canidé, un prédateur, aux sens et à la mâchoire aiguisés pour la chasse.

Hiatus : il y a d’un côté le chien que j’aime, que j’imagine, et de l’autre celui qui, sous mes yeux effarés, a brisé la colonne vertébrale du chat de la voisine. Qui est peut-être même ensuite venu vers moi, tout content, avec son trophée dans la gueule. Comment réconcilier ces deux visions du chien ? Mon chien câlin et tranquille, et la brute sanguinaire qui a surgi d'un coup, me laissant traumatisée ? 
Peu préparés à ce genre d’événements, les propriétaires peuvent se sentir comme sidérés, effrayés, culpabilisés. L’on rencontre les mêmes sentiments lors des conduites agressives : comment ce chien, qui partage ma vie depuis tant d’années, a-t-il pu me mordre ? Pris de doutes sur leurs capacités à être des bons maîtres, certains se sentent mis en défaut, tandis que d’autres ont soudain peur de leur animal. Et pourtant, en y réfléchissant juste un peu, quoi de plus naturel pour un chien que de partir en chasse ? Tous les chiens de compagnie ne sont plus capables d’aller jusqu’à estourbir ou ingérer des proies, mais la plupart expriment (parfois quotidiennement) un certain nombre des comportements liés à la prédation. Lorsque Médor prend sa peluche et la secoue violemment, il ne fait rien d’autre que mimer la mise à mort d’une proie. Idem lorsqu’il poursuit sa balle, ou rapporte son jouet pour qu'on le lui relance.  
 
La balle : un substitut de proie (Crédit photo : Marie PERRIN)
Le chien, un prédateur
Car le chien est génétiquement programmé pour la prédation. Instinct puissant, lié à sa nature même de canidé, à la survie, la prédation implique une série de patrons-moteurs, que Joël Dehasse définit comme suit dans « Tout sur la psychologie du chien » : «Un patron-moteur est un comportement génétiquement prédéterminé, inné, qui n’a pas besoin d’être appris pour s’exprimer, mais qui a besoin d’apprentissage pour se perfectionner, et qui est auto-renforcé». Ce qui signifie que le chien est un prédateur-né, mais que chaque fois qu’il part en chasse, il se perfectionne, apprend par essai erreur, et, surtout, que toute chasse réussie renforce son envie d’y retourner. L’on entend souvent dire « une fois qu’il a le goût du sang, on ne peut plus rien faire ». C’est évidemment faux, mais le langage populaire exprime malgré tout une certaine vérité : le chien qui parvient au bout de sa prédation vit un renforcement maximal, une sorte de fabuleux jackpot. Désormais, il sait que c’est possible, et surtout que c’est vraiment une expérience épatante !

Attention danger ! (Crédit photo Guillaume CHATELLARD - reproduction interdite)
 
Parmi les patrons moteurs de la prédation, l’on peut citer par exemple la fixation visuelle, la traque, la poursuite, la capture, la mise à mort, l’ingestion. Bien sûr, toutes les races, et tous les individus, ne sont pas capables d’exprimer tous ces patrons moteurs. D’autant que l’être humain a su tirer bénéfice de ces aptitudes naturelles. Grâce à la sélection génétique, il a fixé certains patrons moteurs chez certaines races : ainsi la fixation visuelle chez le border collie. Si les chiens ont la capacité de rassembler et de garder des troupeaux, c’est parce qu’ils sont des prédateurs, et que les éleveurs, au fil de leurs sélections, ont su briser la séquence comportementale complète de la prédation pour n’en conserver que ce qui pouvait leur être utile pour le travail. Et que dire des chiens de chasse sinon qu'effectivement, le terme «chasse» est suffisamment explicite : l'être humain a  créé puis «amélioré» toutes les races de chiens de chasse à des fins utilitaires, en éliminant certains patrons moteurs et en en optimisant d'autres : traque à l'odeur, affût, rapport sans abîmer la proie, etc. Même la recherche de personnes s'appuie sur l'instinct de chasse du chien (traque à la vue ou à l'odeur selon la discipline).
La prédation, une conduite agressive ?
Les spécialistes peinent à s’accorder sur une question : la prédation doit-elle être considérée comme une conduite agressive ? Pour certains éthologues, non. D’autres continuent de la classer dans les conduites agressives. Certes, l’acte de prédation est une atteinte à l’intégrité physique d’un autre être vivant, mais étant lié à la survie, à l’instinct même de l’« être chien », l’on peut légitimement se demander s’il s’agit d’agression, ou d’autre chose. En tout cas, le débat semble ouvert.
Bien sûr, certaines prédations sont aberrantes. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne sont pas fréquentes. Comme pour la plupart des comportements canins, l’on ne soulignera jamais assez l’importance de l’imprégnation précoce. Un chien habitué tout petit aux chats, aux chevaux, à toutes les espèces possibles d’animaux, présentera très certainement moins de tendances prédatrices qu’un chien qui croisera son premier chat à l’adolescence*. Cela vaut pour la prédation sur petits chiens, et pour la prédation sur enfants. Car oui, certains chiens, les médias ne manquent pas de le relayer en boucle lorsque cela se produit, prédatent les enfants. Tout particulièrement en bande : facilitation sociale et ganging peuvent faire des ravages. Certains grands chiens prédatent également les (tout) petits chiens. Ceci dit, lorsqu’on voit la diversité des races et des morphologies de nos chiens domestiques, l’on est parfois étonné de la capacité d’un dogue allemand à reconnaître un congénère en un mini-chihuahua. Face à de grandes disparités de taille, rappelons-le, la prudence doit toujours être de mise.
 
La fixité du regard, l'attitude générale du corps : cette vache pourrait passer un sale quart d'heure...
(Crédit photo : Marie PERRIN)
Mon chien prédate, que faire ?
Un chien qui prédate est un chien… normal ! Lorsque sa prédation ne s’exerce pas sur des enfants, elle n’a rien de pathologique. Privés de la possibilité de laisser s’exprimer ce puissant besoin, certains individus chassent les joggeurs, les cyclistes, les voitures, tout ce qui bouge en somme. Que peut-on faire ? Anticiper, tenter une familiarisation à certaines espèces, tenir son chien à la laisse s’il est très prédateur et que l’on se promène dans un secteur giboyeux, éventuellement travailler les blocages en éducation - avec les risques d’échecs liés à la valeur extraordinaire de la proie qui s’enfuit. Et se dire que notre chien, sous ses dehors policés, même toiletté, parfumé et vêtu d’une belle tenue de ville, cache un animal sauvage, qui rêve d’un festin de lapins et de lièvres, et de courir jusqu’à plus soif derrière une bande de chevreuils en déroute.
Marie Perrin
* Attention toutefois : le chat de la maison n’est pas le chat du voisin, et le chat dans la maison n’est pas le même qu’au-dehors de la maison. Certains chiens peuvent très bien dormir avec leur chat, et vouloir tuer les chats du dehors, ou dormir avec leur chat dans la maison, et vouloir  le tuer à l’extérieur, dès qu’il se met en mouvement.

mercredi 22 juillet 2015

Les chiens et les enfants : quelle relation ? quels risques ?

Les chiens et les enfants : les meilleurs amis du monde ? Comme dans «Belle et Sébastien» ou «Le Club des cinq» ? Pas si sûr, et pourtant, les images d’Epinal, tout comme les préjugés, ont la vie dure…
 
En 2014, en France, l’on dénombrait 7,3 millions de chiens. Considéré comme l’animal familial par excellence, le chien partage le quotidien de très nombreuses têtes blondes. Quelle relation unit nos chiens et nos enfants ? Quels sont les risques inhérents à cette cohabitation, et comment agir en amont, pour garantir une relation optimale ?
 
La famille idéale dans l’imaginaire collectif ressemblerait un peu à ceci : une maman, un papa, deux enfants (garçon et fille), et un chien, golden retriever ou labrador sable, parfois aussi un chat. Dans la réalité, les familles sont multiples, composites, leur lien à l’animal et le choix de leur chien aussi. Et dans nombre de foyers, le drame couve. A voir certaines vidéos, ou à écouter les propriétaires parler de leur vie de tous les jours lors des consultations, l’on se dit même qu’au regard de toutes les erreurs, de tout ce qu’on fait vivre à nos chiens de compagnie, il est même étonnant qu’il n’y ait pas plus d’accidents…
 
Des conduites agressives qui alimentent les faits divers
 
Néanmoins, les conduites agressives sont extrêmement fréquentes. Qu’elles soient le fait du chien de la maison, du chien de voisins ou d’amis, ou de chiens en divagation. Et chaque tragédie fait les unes des journaux. Car les médias semblent adorer ces faits divers mettant en scène des chiens et des enfants. Cynophobie ? Goût du sensationnalisme ? A chaque fois, fleurissent les mêmes débats sur la dangerosité de certaines races ou morphologies.
 
Toujours dans l’imaginaire collectif, certaines races paraissent d'ailleurs plus prédisposées que d’autres pour la vie en famille. Mais bien des paramètres entrent en ligne de compte pour faire de Médor le « bon chien de famille » dont tout le monde rêve. Qualité du travail de l’éleveur, sélection de géniteurs stables, génétique optimale, familiarisation et socialisation menées avec professionnalisme et intelligence : autant d’éléments à prendre en considération avant d’adopter un chien pour la famille.
 
Joël Dehasse note («Tout sur la psychologie du chien») : «Le gène de l’amitié n’existe pas. Contrairement à ce que l’on écrit dans de nombreux livres sur les races de chien, que telle ou telle race est l’amie des enfants, ce qui est un mensonge grave, il n’y a pas de prédisposition génétique à aimer les enfants, chez aucun chien. C’est l’apprentissage en période d’imprégnation (socialisation primaire) qui permet de mettre en place les mécanismes cognitifs de reconnaissance des enfants en tant que (type) ami. Certaines races ont certainement une prédisposition à faire cet apprentissage plus facilement et plus longtemps et avec moins d’interactions (ludiques et sociales) que d’autres ; là se situe en effet une prédisposition génétique ».
 
Les expériences précoces, comme la familiarisation aux enfants, mais aussi le respect de l’individualité du chien, la satisfaction de son besoin de dépense physique et psychique, la manière dont tout le monde vit autour de lui, son tempérament : chaque chien est différent, chaque famille aussi, et toutes les alliances ne sont pas judicieuses. Un chien hyperactif et réactif, sensible à la nourriture, présentera inévitablement plus de risques pour l’entourage « enfants » qu’un chien plus placide, peu sollicité par les ressources du quotidien. Mais, ne l’oublions jamais : même le plus flegmatique des chiens peut, un jour, irrité par la troupe de bambins rassemblée autour de son panier, prendre fortement ombrage de ce tohu-bohu, se défendre et mordre. Tous les chiens, poussés dans leurs ultimes retranchements, sont susceptibles de faire usage de leur unique (et redoutable) arme : leur mâchoire…
 
Quelques statistiques
 
Sur le site de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’on peut lire : «On ne dispose à l’échelle mondiale d’aucune donnée sur l’incidence des morsures canines bien que des études permettent de penser qu’elles sont responsables de dizaines de millions de blessures chaque année. Aux États-Unis d’Amérique par exemple, environ 4,5 millions de personnes sont mordues par un chien chaque année. Parmi celles-ci, près de 885 000 consultent un médecin; 30 000 ont recours à une chirurgie réparatrice; 3 à 18% contractent des infections et entre 10 à 20 décès sont à déplorer. Dans d’autres pays à revenu élevé comme l’Australie, le Canada et la France, l’incidence et les taux de mortalité sont comparables
 
Joël Dehasse («Tout sur la psychologie du chien ») souligne quant à lui que «les enfants semblent mordus deux fois plus que les adultes (du moins pour les morsures présentées à un médecin)». Il ajoute que «les enfants sont mordus à la maison dans 65% des cas» (leur maison ou celle du chien, donc d’amis), et qu’«à la maison, l’enfant mordu était seul (c’est-à-dire sans adulte) dans 100% des cas avec le chien. Sur la voie publique, l’enfant était seul dans 94% des cas». Enfin, si les adultes sont généralement mordus aux membres (jambes et bras), les enfants le sont à la tête et au visage, avec les dégâts que l’on peut aisément imaginer. Sans compter les cas, peu fréquents fort heureusement, de prédations sur enfants, parfois en « bandes organisées » (ganging).
 
Un enfant, des enfants… Quelles morsures, et pourquoi ?
 
Avant d’aller plus loin, il faut évoquer une réalité, dont peu de parents semblent conscients : pour le chien, un bébé de 7 mois, un enfant de 2 ans, de 7 ans ou un pré-adolescent sont des « espèces » différentes. Or tous les chiens n’ont pas été familiarisés à toutes ces catégories d’enfants, et tous n’ont pas la souplesse et la stabilité émotionnelles pour s’adapter sereinement à ces diverses étapes du développement du petit humain. Les spécialistes peinent à s’accorder sur l’âge à partir duquel un enfant ne devrait jamais être laissé seul avec un chien : les plus optimistes parlent de 6-8 ans, les plus réalistes (à mon avis), de 12 ans. L’on sera tout particulièrement vigilant avec les tout-petits, ceux qui commencent à crapahuter : certains chiens peuvent vouloir les bloquer, comme ils le feraient avec un chiot, voire les prédater, les prenant pour des petites proies qui gigotent.
 
 
 
Chiens et enfants : une relation qui peut être belle et enrichissante, si les adultes assument leurs responsabilités
 
Crédit photo : Marie Majkowiez - toute reproduction interdite
 
Pourquoi un chien peut-il être amené à mordre un enfant ? Pour de multiples raisons… Qui vont de la protection de certaines ressources importantes pour le chien à des douleurs ou pathologies liées à l’âge (chez le chien vieillissant) ou à un environnement d’excitation permanente. L’on peut citer, en vrac : les chiens harcelés, qu’aucun adulte ne vient protéger, les chiens qui se réfugient dans un recoin d’un meuble et que l’on vient déloger de force, les chiens que l’on enlace alors qu’ils n’apprécient pas ce genre de contacts, le chien qui dort et sur lequel l’enfant trébuche ou chute, le chien soudain effrayé, ou dont on ne respecte pas le lieu de couchage. Très fréquent : le chien que l’on a laissé sous la table lors du goûter des enfants. Un gâteau tombe, chien et enfant se précipitent pour le ramasser… Et hop, survient une morsure avec son cortège de dégâts : enfant potentiellement traumatisé, chien peut-être euthanasié.  La nourriture, celle des enfants mais aussi la gamelle du chien, sont des sources courantes de conflits et de conduites agressives. Il convient de redoubler de vigilance à ces moments-là.
 
Enfin, l’on peut aussi évoquer tous ces chiens de famille qui, passant en tout dernier, après tous les humains du foyer, souffrent d’ennui et d’un manque d’activité. Certains, pour éviter l’«hyperboring syndrom» (et combien de chiens en sont atteints…), peuvent se découvrir un penchant soudain, et bien pénible, pour la protection des ressources ou des déplacements, et se muer en tyrans domestiques. Et puis, évidemment, comme les enfants, les chiens ont besoin de limites claires, d’un cadre de vie bien posé, logique et cohérent : dans un milieu perpétuellement flottant, le chien peut s’arroger des prérogatives qui, de fil en aiguille, vont finir par menacer toute la famille, les enfants en premier.
 
Une question de connaissance
 
L’éducation des enfants à la communication canine et aux gestes à adopter face à un chien menaçant est de plus en plus fréquente, notamment dans les écoles. Ces cours, dispensés par des spécialistes, sont certes indispensables, mais ils ne suffisent pas. Souvent, lors des consultations pour des troubles du comportement, l’on se dit que c’est d’abord les parents, les adultes, qu’il faudrait éduquer à la vie avec un chien. Expliquer, tout simplement, comment le chien perçoit l’enfant, et vice-versa, quels sont les risques liés à leur cohabitation, en fonction de l’âge de l’enfant mais aussi du tempérament du chien, lister les risques et la manière de les anticiper.
 
Nombre de parents délèguent à leurs enfants le soin de promener le chien, de le nourrir, les laissent jouer seuls dans le jardin sans surveillance. L’on devrait aussi sensibiliser les adultes au fait qu’avant 3 ans, un enfant ne perçoit pas le danger et les signaux émis par le chien. Et que sa petite taille et sa fragilité rendent les éventuelles morsures et griffures d’autant plus redoutables (voir à ce sujet les vidéos en bas d’article). Il n'est pas rare qu'un chien mordeur ait agi en état de légitime défense (eh oui !), et dans tous les cas, les vrais responsables de l'agression sont les adultes, qui n'ont pas su anticiper, créer un climat de confiance, gérer le chien et les enfants...
 
Mais alors, quelle relation entre le chien et l’enfant ?
 
Un enfant ne devrait jamais être laissé seul avec un chien. Il ne devrait pas non plus être chargé de s’occuper de lui, de le promener, de le soigner. Ce qui n’empêche pas qu’en compagnie d’un adulte, il puisse prendre part à tous ces éléments de la vie du chien. Des caresses, des jeux, des activités physiques : le chien et l’enfant, sous réserve qu’un des parents soient toujours là pour superviser, peuvent partager des moments de grande joie et de grande complicité. Les parents responsables vont aussi apprendre à leur enfant que le chien est un être vivant, sensible, avec des besoins spécifiques, un animal qu’il faut respecter, ne pas provoquer, ne pas embêter.
 
Les bénéfices de la relation entre le chien et l’enfant
 
Auprès de son chien, l’enfant va apprendre la vie, la maladie, la mort, le deuil, mais aussi l’affection mutuelle avec un « autre » fondamentalement différent. Identification, projection, miroir : l’animal, de l’avis des psychologues, représente un vrai plus dans la construction de la psyché de l’enfant. L’on dit aussi que les enfants qui vivent avec des animaux seraient moins sujets aux allergies.
 
Enfin, le chien pourra constituer un confident, d’autant plus précieux qu’il ne jugera pas. Dans tous les cas, la présence d’un chien aux côtés d’un enfant, quand ils sont l’un et l’autre respectés et protégés par des adultes responsables, ne peut être qu’un plus, un véritable enrichissement permanent.
 
Marie Perrin
Quelques vidéos à regarder pour se faire son opinion
 
 

jeudi 28 mai 2015

Les tocs chez le chien de compagnie...


Stéréotypies, activités de substitution et troubles obsessionnels compulsifs chez le chien de compagnie : causes et thérapeutiques

A l’instar des êtres humains, les chiens peuvent, eux aussi, souffrir de tocs (troubles obsessionnels compulsifs). Tournis, léchages, stéréotypies, phobies : autant de comportements qui, bien qu’ils puissent être expliqués, sont souvent difficiles à traiter. 

Joy, petite malinoise de 18 mois, tourne sur elle-même à chaque fois qu’elle veut attirer l’attention de ses maîtres. Titan le labrador se lèche les pattes avant durant des heures. Caspar, bull-terrier de 24 mois, court après sa queue, de manière frénétique. Au départ, quand il était plus jeune, ses propriétaires en ont ri, ils ont trouvé ça amusant. Maintenant, ils s’inquiètent, à raison. Wolf, un chien-loup de 4 ans, regarde le ciel dès que l’angoisse l’étreint. Car dans le ciel, à l’insu de tous, se tapissent de terrifiants ennemis : lampadaires, flocons de neige, avions, sournoises montgolfières.

Un signe de souffrance

Ces quatre chiens sont évidemment tous en souffrance. Mais pas pour les mêmes raisons. Joy tourne sur elle-même depuis son plus jeune âge. Elle a appris, depuis quelques mois, qu’elle pouvait susciter une réaction de ses maîtres, et tourne donc pour obtenir d’eux qu’ils s’occupent d’elle, voire l’emmènent promener. Dans tous les cas, dès que son niveau de stress grimpe, elle s’adonne à cette activité de substitution. Sans doute faut-il chercher l’origine de son comportement dans de mauvaises conditions d’élevage et de développement précoce. Sans le vouloir, ses propriétaires ont renforcé ce comportement : pour la faire cesser, ils lui parlent, ou partent en balade. Autant d’attitudes qui, évidemment, poussent Joy à instrumentaliser son tournis. Elle souffre très certainement d’un déficit des autocontrôles, ne parvient pas à s’adapter à son environnement, et la relation qu’elle entretient avec ses propriétaires doit sans doute aggraver le tableau.

Le cas de Titan est différent : il est atteint d’arthrose, ses léchages compulsifs sont une réponse à la douleur. Malheureusement, même une fois l’arthrose traitée, Titan n’arrive plus à « passer à autre chose », ses léchages se sont ritualisés, ils sont devenus des tocs. Les léchages libèrent une forme de bien-être, même si, sur la durée, ils sont plus délétères que bénéfiques, en raison des plaies que le chien s’inflige. Un enrichissement du milieu - ainsi un jouet à mâchonner pour « oublier » de s’attaquer à ses propres articulations - pourrait peut-être l’aider à ne plus se mutiler. L’on pourrait envisager de lui offrir plus de promenades, de l’occuper avec des jeux mentaux, bref de le fatiguer pour qu’à la place de se lécher, il se laisse aller dans les bras de Morphée.

Le cas de Caspar est plus triste : il est atteint de « spinning », une maladie génétique qui affecte les bull-terriers. Dans certains cas, le tournis, ou le fait de pourchasser sa queue, peut aussi être l’un des symptômes de l’épilepsie. C’est pourquoi, pour tout Toc, toute stéréotypie, l’on s’adressera en premier lieu à son vétérinaire, qui procèdera à un examen minutieux du chien.

Wolf, le stressé…

Wolf, lui, est d’une nature très stressée, voire phobique. Les chiens-loups (de Saarloos) ne sont pas connus pour leur adaptabilité. Les changements les heurtent, l’agitation, le bruit, l’excès de monde ou de stimuli les perturbent au plus haut point. Pour apaiser l’angoisse, Wolf regarde le ciel avec suspicion et effroi. Un événement inattendu et le voici qui lève la tête, comme si l’Apocalypse avait commencé. Comment l’aider ? En abaissant au maximum son niveau d’anxiété, en l’apaisant, en étant attentif à son environnement de vie. En tentant également de comprendre quels événements et situations enclenchent son état d’alerte et le poussent à rediriger son angoisse sur le ciel. Enfin, il faudra bien évidemment le protéger en cas de panique (une tempête de neige par exemple).
 
Crédit photo : Virginia KLEIN

Les stéréotypies apaisent l’animal…

Un élément très important à comprendre est que les stéréotypies et les Tocs, chez les humains comme chez les animaux, ont un effet bénéfique. Ainsi, des études portant sur des animaux de zoo ont démontré que le niveau de stress diminue dès que l’animal stéréotype. Les stéréotypies augmentent par exemple au moment du nourrissage, source d’une attente d’autant plus stressante que les repas sont parfois l’unique occupation et plaisir de la journée. Certaines lignées seraient également plus touchées que d’autres par ces comportements : un animal qui stéréotype aura sans doute une descendance qui stéréotypera. L’une des clés, dans les parcs animaliers, réside dans l’enrichissement de milieu : moins d’ennui, moins d’énergie accumulée, moins de raison de s’occuper d’une manière ou d’une autre, moins de rituels « aberrants ».

De multiples causes

Pour résumer, stéréotypies, activités de substitution et tocs peuvent trouver leur origine dans de nombreuses causes : une hyperactivité (qu’elle soit génétique ou liée à de mauvaises conditions d’élevage), un déficit dans l’acquisition des autocontrôles, un milieu de vie inadapté, qui ne correspond pas au seuil homéostatique du chien – trop de bruit et d’agitation ou, au contraire, un manque de stimulations, tout ceci en fonction de l’individualité du chien -, mais aussi de l’ennui, dont on ne répétera jamais assez combien il est délétère pour nos compagnons à quatre pattes.

Enfin, il nous faut parler du renforcement involontaire par les propriétaires : agacés ou angoissés de voir leur chien s’adonner à une activité jugée « étrange », la plupart des gens réagissent en interrompant l’animal. Grave erreur, car si certains chiens vont tout simplement se trouver confortés dans leur comportement, d’autres vont finir par ne plus réussir à s’interrompre sans intervention humaine. Le cercle vicieux est enclenché…

Chaque race, chaque chien, a par ailleurs ses propres besoins d’activités et de dépense énergétique. Un chien de chasse enfermé toute la journée dans une cuisine, promené une demi-heure le matin et une demi-heure le soir, jamais mis au contact de congénères, jamais défoulé et jamais occupé, risque fort de développer des troubles comportementaux substitutifs. La frustration, ô combien difficile pour certains chiens, peut aussi conduire un animal à adopter des comportements « inappropriés » : dans ce cas, l’on entreprendra un travail sur la frustration avec les propriétaires, en thérapie comportementale.

Dans tous les cas ne l'oublions pas : un chien qui tourne sur lui-même, qui se lèche les pattes avant, mange ou boit compulsivement, fait des aller-retour devant son portail, aboie sans discontinuer ou, comme Wolf, lève la tête pour scruter l'azur, est un chien qui va mal : l'avis et l'aide d'un spécialiste sont certainement nécessaires !
Marie Perrin

 

dimanche 19 avril 2015

Le chien régulateur (article à paraître dans Chiens magazine Suisse)


Certains chiens sont décrits, dans l’univers cynophile, comme des éléments « régulateurs ». Moniteurs et éducateurs aiment à avoir à leurs côtés un chien calme, a priori sûr de lui, qui intervient quand tout s’agite et ramène la paix lors des échauffourées. Mais qui est-il vraiment ce chien « régulateur » ? Et pourquoi « régule »-t-il ainsi les comportements de ses congénères ? Peut-on mettre sur le même plan la « régulation » d’un groupe d’adultes et celle d’un chiot ? Nous allons tenter de vous donner quelques éléments de réponse.

Sur les terrains de dressage, dans les écoles de chiots, dans les cours collectifs pour chiens adultes, il suffit de tendre l’oreille pour entendre des éducateurs, mais parfois aussi des particuliers, dire de leur chien (non sans fierté) qu’« il est un vrai régulateur ». Un chien charismatique, empathique même (quand l’anthropomorphisme nous tient !), fiable et sûr, auquel ils peuvent accorder leur pleine confiance et qui les aide à apaiser certaines situations. Mais qu’en est-il en réalité ? Quels pourraient être les profils des chiens « régulateurs » ?

Des profils variés...
L’on peut trouver dans les « régulateurs » des chiens qui ne supportent pas les conflits, qui interviennent aussitôt pour les désamorcer, parfois à mauvais escient. Nous leur octroyons toutes les qualités et pourtant, à y regarder de plus près, l’on se rend compte que peut-être, leurs « régulations » ne sont pas toujours judicieuses. Bien plus, ces chiens-là ne sont-ils pas surtout stressés ? Anxieux ? Et leur bien-être émotionnel, qui le prend en compte ? Ne faudrait-il pas plutôt les protéger, ces chiens supposés « régulateurs » ?

D’autres chiens ont pris l’habitude de tout gérer, ils mettent leur nez partout : certes, cela nous semble bien pratique, à nous, observateurs humains, mais qu’est-ce que cela nous dit de leur tempérament ? D’autres encore sont ultra-réceptifs aux mouvements. Sitôt que ça bouge, que ça s’agite, que ça court, ils sont au taquet. Certaines races sont plus susceptibles de développer ce type de comportements, à l’instar des chiens de berger, qui ont été génétiquement sélectionnés pour réagir aux mouvements du bétail, pour contrôler, stopper, regrouper.

Se pose par ailleurs la question du statut du propriétaire du chien « régulateur » : si le maître est le « chef » du terrain, son chien ne se sent-il pas renforcé dans ses initiatives et interactions, prenant l’habitude, lui aussi, de « gérer » tout son petit monde, avec l’assentiment tacite des humains en présence ? Il est sur le terrain quand les autres n’y sont pas, y est souvent en tout premier, parfois détaché lors des séances quand les autres travaillent à la laisse : autant d’éléments à prendre en compte dans l’analyse des comportements observés lors des lâchers collectifs.

Des communicants hors pair ?

Certains professionnels, cependant, émettent des hypothèses plus optimistes. La capacité à « réguler » de certains individus serait la résultante d’un apprentissage (un chien ne naîtrait pas régulateur, il apprendrait à le devenir), et de circonstances favorables ou non (un chien pourrait se montrer « régulateur » dans certains cas, et pas dans d’autres). Certains nomment « régulateurs » des chiens qui émettent des signaux d’apaisement face à des individus plus réactifs ou agressifs, les aidant à ajuster progressivement leurs réponses dans leurs interactions intraspécifiques.

C’est ainsi que Turid Ruggas parle de sa chienne Vesla au tout début de son ouvrage de référence, « Les Signaux d’apaisement », décrivant le long chemin qui a mené Vesla d’une hyperréactivité à un mode relationnel pacifié. Vesla est peu à peu devenue la partenaire de Turid Rugaas, une partenaire tellement efficace que Turid Rugaas note dans la préface des « Calming Signals » (p. V) : « Vesla always knows what to do and she always manages to calm down other dogs, whether they are aggressive, afraid, stressed or just being a nuisance ».

Ainsi donc, le chien « régulateur » serait celui qui possède toute la grammaire canine, communique bien, utilise les bons « mots » aux bons moments, n’est ni anxieux ni réactif. Rappelons néanmoins que, que le chien étant un animal social, il n’a aucune raison de se battre avec tous les congénères qu’il croise : c’est prendre beaucoup de risques alors que quelques signaux d’apaisement bien placés permettent de faire l’économie d’une dépense d’énergie potentiellement préjudiciable. Le chien « régulateur » ? Ce serait finalement un chien sans problèmes comportementaux majeurs, habitué à « parler chien ». Un chien « normal » en somme…

Et dans les écoles de chiots ?

Dans les écoles des chiots, un chien bien dans ses pattes, qui a bien intégré le « permis chiot », mais qui ne laisse pas tout faire aux plus petits, est évidemment un individu bienvenu. Dans « Tout sur la psychologie du chien », Joël Dehasse donne comme synonyme de « régulateur » le terme « éducateur ». Il note, toujours dans le même ouvrage (p. 475), que « dans une portée, les chiots ne jouent pas seuls sans la supervision de leur mère et, parfois, de leur père. De même, une classe de chiots devrait avoir un chien éducateur (régulateur) pour 6 à 8 chiots ».

N’oublions pas que tous les chiots n’ont pas été bien socialisés à leur espèce. Certains peuvent venir d’élevages douteux, avoir été achetés dans des foires aux chiots, avoir été séparés trop tôt de leur mère et de leur fratrie, ou avoir passé leurs premières semaines auprès d’une génitrice stressée, immature, peureuse, débordée par une trop nombreuse progéniture. De surcroît, de nombreux chiots, une fois dans leur famille humaine définitive, ne sont plus mis au contact de chiens adultes. L’école des chiots est alors un endroit en or, où le chiot va non seulement pouvoir interagir avec des chiots de toutes morphologies et de toutes races, mais de surcroît sous la surveillance bienveillante d’un ou de plusieurs adultes équilibrés, qui saura / sauront le rappeler à l’ordre et lui inculquer peu à peu les « bonnes manières » canines. Mais là (encore ?), peut-on réellement parler de « régulateur(s) » ? Ne s’agit-il pas juste d’adultes matures et sains placés au contact de chiots ? Tous les chiens adultes ne devraient-ils pas se comporter de la sorte ?

Qui pense au « régulateur » ?

Enfin, parce qu’il n’est jamais vain de le rappeler, veillons toujours à ne pas trop demander à cet adulte que nous pensons (peut-être à tort) idéal : il est fort probable, comme nous le disions précédemment, que les conflits, les cris ou les mouvements brusques soient en fait source de stress pour lui, et qu’il ne « régule » que pour s’apaiser lui-même. Sachons donc décrypter ses attitudes, détecter une éventuelle tension ou un mal-être, afin d’agir aussitôt : il ne faudrait pas traumatiser le « régulateur », même dans les écoles de chiots !

Marie PERRIN

 

mercredi 1 avril 2015

Tant de maltraitances...

Chacun, dans le secret de son cœur et de son foyer, pense et espère agir au mieux pour son fidèle compagnon à quatre pattes. Le nourrir, le soigner, lui donner de l’attention. Mais sommes-nous tellement certains de ne pas nous tromper ? Comment savoir si, sans le vouloir, nous ne nous rendons pas coupables de maltraitances involontaires ? Invisibles ? Enquête sur ces petites (ou grandes) cruautés du quotidien, plus nombreuses et courantes qu’on ne l’imagine.
 
Les temps ont bien changé. Hier de garde ou de ferme, canis lupus familiaris n’était rien de plus qu’un chien, un corniaud d’utilité dont on jugeait la valeur à l’aune des services qu’il rendait, qu’on mettait à l’attache quand on rentrait des champs, qu’on nourrissait de pain au lait ou de restes de table, et qu’on abattait sans état d’âme dès qu’il montrait un signe de faiblesse ou d’agressivité envers les « siens ».
 
Sont ensuite venus les races et leur « amélioration », les chiens d’apparat, d’agrément, de compagnie. Canis lupus familiaris est entré dans les foyers, dans les villes, dans les appartements, voyant son statut évoluer. Parallèlement, découlant d’études (que l’on sait aujourd’hui erronées) menées sur des groupes de loups captifs, et à tort transposées à ce descendant du loup que serait le chien (théorie elle aussi remise en cause par certains scientifiques), ont émergé les croyances en une hiérarchie entre chiens et humains. S’est ensuivi tout le cortège des méthodes de conditionnement à l’ancienne, reposant sur l’idée d’une hiérarchie à établir coûte que coûte au moyen de punitions positives (et musclées). Le chien dans la maison peut-être, mais chef de famille, certainement pas ! Les maltraitances s’appelaient alors dressage, et la tendresse n’était que de façade. Là encore, Médor devait obéir sans broncher ni se regimber, sous peine d’être brutalement remis à sa « place ».
 
Le mythe de la hiérarchie entre chiens et humains
 
Depuis, des études éthologiques ont permis de démontrer l’ineptie de telles croyances. La communauté scientifique s’accorde à dire que la hiérarchie entre chiens et humains n’est qu’un mythe (à la vie dure certes, mais quand même une pure invention). Ces découvertes ont rendu obsolètes les anciennes pratiques, pourtant toujours prônées dans certains milieux cynophiles (où souvent d'ailleurs, les chiens «travaillent»). Néanmoins, sensibilisés aux dégâts occasionnés par les méthodes coercitives, les propriétaires lambdas cherchent à s’occuper respectueusement de leur animal. Malheureusement pas toujours avec succès, il faut bien l’avouer !
 
Chiens rois traités comme des enfants, habillés, toilettés, parfumés, nourris à table ou lavés à la moindre couleur ou odeur suspectes, nos meilleurs amis ne sont parfois plus que l’ombre d’eux-mêmes. Est-il encore un chien, ce petit chihuahua de star, tenu dans les bras, les griffes manucurées, vêtu d’un sweat en strass assorti à celui de sa jeune et célèbre maîtresse ? Dans notre expérience quotidienne, les exemples ne manquent pas, certes pas toujours aussi criants, de ces chiens niés dans leur identité canine. Substituts affectifs ou faire-valoir, leur sort est-il plus enviable que celui des chiens d’antan ? Je ne pense pas, même si spontanément, l’on peut être tenté de répondre par l’affirmative.
 
Sélection génétique et hypertypes
 
Mais d’autres maltraitances guettent, bien plus sournoises. Et j’aimerais réussir à attirer tout particulièrement votre attention sur celles-ci… A deux reprises ces dernières semaines, j’ai croisé dans ma ville des bergers allemands vieillissants. A chaque fois, la vue de leur arrière-train quasiment paralysé, de leur démarche chaloupée ou claudiquante, la conscience aiguë de leur calvaire m’ont bouleversée. Car un tel handicap n'est pas une fatalité, la faute à « pas de chance ». Il est né d’une volonté humaine. Il découle directement de la sélection génétique menée par les éleveurs, de l’encouragement aux hypertypes dans les expositions de beauté de la FCI et de ses représentantes nationales (SCC en France, VDH en Allemagne, etc). Chez le berger allemand en l'occurrence, la quête absurde et aberrante d'un dos en déclive à la place d'une ligne bien droite... Au nom de quelle esthétique ? L'on est en droit de se le demander... 
 
Je me pose sans cesse la même question, sans réponse : comment, que l’on soit éleveur ou acheteur, peut-on ne pas voir que le chiot bouledogue ou carlin que l’on trouve si attendrissant, avec ses gros yeux globuleux, est en fait un grave handicapé physique dont toute la vie sera sans doute une suite ininterrompue de souffrances ?
 
En tant que comportementaliste, et en tant qu’amoureuse des animaux, je me dis que cela doit impérativement cesser : un chien, ça a quatre pattes d’une longueur confortable, un dos droit, lui aussi d’une longueur confortable, une queue et des oreilles permettant de bien communiquer avec ses congénères. Pourquoi tant de plis, de poils, de lourdeur ? Pourquoi un gigantisme qui expose à une mort prématurée ? Comment peut-on trouver « normal » qu’un chien soit vieux à 5 ans ? Qu’un chien ne puisse plus saillir une femelle ? Qu’une chienne ne puisse plus mettre bas sans assistance vétérinaire ? Qu’un chien ait la face écrasée au point de ne plus pouvoir respirer ? Il n’y a rien de naturel là-dedans, et si on laissait la nature reprendre ses droits, toutes ces races monstrueuses disparaîtraient.
 
Je préfère enfin passer sous silence (vous renvoyant vers l'article de ma consœur Zita Nagy*) les foires aux chiots, où l'on peut un dimanche après-midi, entre la poire et le dessert, aller se fournir en petite peluche vivante. Pourquoi se soucier de savoir comment cette petite bête si attachante est née, dans quelles conditions de misère vit sa mère, quelles maladies graves vont peut-être l'emporter dans les jours qui suivront son adoption ? Nombre d'élevages intensifs français, multi-races ou non, ne valent guère mieux. Et le bien-être animal dans tout ça ? Comme souvent, il passe bien loin derrière le profit que l'on peut tirer de l'exploitation et du silence des bêtes*...  
 
Une relation dysfonctionnelle
 
Evidemment, ce réquisitoire ne serait pas complet si l’on n’évoquait pas les erreurs d’une relation dysfonctionnelle. Obésité, manque d’exercice, non-respect du potentiel spécifique d’activité lié à la race choisie, ou du niveau individuel d’énergie de l’individu adopté : autant d’éléments de maltraitances dont nous n’avons pas conscience, mais dont nous nous rendons pourtant coupables. N’oublions pas qu’un chien qui souffre de troubles du comportement parce qu’il n’est pas assez promené, parce qu’il s’ennuie ou parce qu’il est mal nourri est avant tout un chien qui… souffre ! A nous d’en prendre conscience pour tenter de nouer avec lui, qui souvent nous aime tant, un lien plus sain et plus respectueux.
 
Marie Perrin
 
Pour aller plus loin, un documentaire de la BBC qui a beaucoup fait parler de lui et a sensibilisé le public aux aberrations des hypertypes (attention, il faut avoir le cœur bien accroché) :

 

* https://zitabamc.wordpress.com/2015/03/13/salon-du-chiot/

 
* En hommage à l'essai Le Silence des bêtes, d'Elisabeth de Fontenay.

jeudi 12 mars 2015

Mon chien a peur : pourquoi, et que faire ?

Les pétards, la foule, l’orage, les bruits de la ville, certains humains, voire les autres chiens : certains chiens, à l’instar des humains, ont peur de tout. D’autres en revanche n’ont peur de rien. Mais qu’est-ce que la peur ? D’où vient-elle ? Et comment aider un animal envahi par la peur, voire des peurs ? Réponses.
 
La peur est une émotion vitale, directement liée à la survie. Soudain saisi par la peur, l’animal mobilise toutes ses ressources pour fuir ou pour affronter le danger. Si certaines peurs sont innées, comme la peur du vide, du feu ou de l’inconnu, d’autres sont acquises, directement liées à l’individu lui-même, à son développement, à son tempérament, à ses expériences et à son environnement.
 
Les peurs ataviques sont propres à chaque espèce. Elles résultent d’un lent processus d’évolution, au cours duquel les individus présentant ces peurs, plus aptes à la survie, ont été sélectionnés. «La peur est un bénéfice adaptatif qui permet probablement à certaines espèces de pouvoir survivre», résume ainsi Boris Cyrulnik. Au cours de son apprentissage, le chien, comme le petit humain avec la peur du noir (par exemple), va progressivement se défaire de ses peurs innées. A l’inverse, les peurs acquises n’étaient pas présentes a priori : l’animal, sensibilisé à certains stimuli, a appris à les craindre. Ainsi la peur de l’orage, certes très courante, mais qui n’est pourtant pas une fatalité dans une vie de chien…  
 
L’émotion de peur ne doit durer que quelques secondes. Si l’animal ne peut pas s’y soustraire, ou si elle se prolonge, il peut basculer dans un état très grave (abordé dans un précédent article) : la détresse acquise. Le chien entre en sidération, comme absent et paralysé. Le propriétaire pense qu’il a vaincu sa peur alors qu’en réalité, elle l’a terrassé…
 
Evidemment, tous les chiens ne sont pas égaux face à la peur. Si certaines races sont plus sensibles que d’autres, de grandes disparités peuvent apparaître au sein d’une même race, voire d’une même portée. Les conditions de gestation de la femelle reproductrice, les profils émotionnel et réactionnel des géniteurs, puis les conditions de développement précoce des chiots et la manière dont l’éleveur envisage la socialisation et la familiarisation des petits : autant d’éléments à prendre en compte, en plus du choix de la race, si l’on souhaite un « bon chien de compagnie », peu farouche et adapté à la vie en société humaine.
 
Un chiot qui, quand il quitte sa fratrie, a déjà pris la voiture, vu toutes sortes d’êtres humains, côtoyé d’autres espèces, marché en ville, été habitué aux bruits de la maison, aura un seuil d’homéostasie sensorielle optimal : même issu d’une race plus fragile, ou réputée plus craintive, ce chiot-là sera bien armé pour affronter une existence variée. Si ses propriétaires poursuivent le travail entrepris par l’éleveur, il devrait grandir de manière harmonieuse, sans développer de peurs aberrantes ou handicapantes.
 
De l’anxiété à la phobie
 
Mais attention, un traumatisme est vite arrivé ! Une morsure, une succession d’événements effrayants, un épisode météorologique violent ou des pétards le soir de Nouvel An, et certains chiens tombent dans l’angoisse. Ils ont appris à avoir peur de «ces choses-là». Parfois, sourde et diffuse, la peur se généralise, envahit l’animal de plus en plus souvent, pour des raisons de moins en moins évidentes aux yeux du propriétaire, désemparé. La phobie guette…
 
Contrairement à la peur, l’anxiété est plus diffuse. Elle n’est pas forcément liée à un stimulus identifiable et, surtout, l’individu a le sentiment de ne rien pouvoir contrôler. La phobie, quant à elle, se définit (Petit Larousse) comme une «crainte angoissante et injustifiée d’une situation, d’un objet ou de l’accomplissement d’une action». Elle est une peur démesurée, une crainte non justifiée, avec des symptômes physiques parfois spectaculaires.
 
Parmi toutes les anxiétés susceptibles d’affecter un chien, il en est une plus connue que les autres, plus répandue aussi : l’anxiété de séparation. Celle-ci survient quand les propriétaires n’ont pas pratiqué le détachement nécessaire à l’autonomie et à l’épanouissement de leur compagnon à quatre pattes. Toujours collé à ses maîtres, le chien se retrouve littéralement paniqué quand ils s’en vont, le laissant seul.
 
La peur, une cause fréquente de morsures
 
A quoi ressemble un chien qui a peur ? Généralement, il tient son fouet replié sous le ventre, a les oreilles plaquées sur la tête, les yeux exorbités. Il arrive que certains sujets salivent, voire « moussent ». Certains tentent désespérément de fuir, et s’ils pouvaient se cacher dans un trou de souris, il le feraient. D’autres en revanche montrent moins de signaux évidents de peur, ils aboient, sautent en bout de laisse, font mine d’attaquer.
 
Dans tous les cas, la peur doit être prise très au sérieux. En effet, selon la règle dites des 4F, un chien pris de peur a quatre options : fuir / se figer / faire front / faire des appels au jeu. Mais s’il est acculé dans un coin, que l’on force le contact, ou qu’il est entravé par la laisse, ces quatre options se réduisent rapidement à une seule : attaquer. Et comme, pour le chien, il est question de survie à ce moment-là, l’attaque est généralement rapide et violente. La séquence comportementale apparaît comme tronquée, avec une phase de menace quasiment inexistante, ou presque indétectable. De surcroît, le chien aura rapidement tendance à instrumentaliser ce type d’agression : réussissant à mettre à distance l’objet de sa peur, il réitérera ce comportement qui lui a valu satisfaction.
 
Aider un chien qui a peur
 
Aider un chien craintif ou phobique est une entreprise de longue haleine. Il est préférable de se faire aider par un spécialiste. Les trois piliers de la thérapie sont : habituation, désensibilisation et contre-conditionnement. Pas à pas, l’on aidera l’animal à reprendre confiance, en lui, en son maître, en son environnement. Par le biais d’exercices ciblés, avec neutralité, sans jamais le forcer et en travaillant toujours en renforcement positif, l’on amènera le chien à reconsidérer son point de vue sur les stimuli qu’il juge effrayants. Et l’on n’hésitera pas à s’appuyer sur un chien stable et tranquille : un chien n’est en effet jamais si bien rassuré que par un congénère. L’apprentissage vicariant, dans ce type de troubles, est parfois l’une des clés de la réussite.
 
Marie Perrin
 
 

vendredi 13 février 2015

Nos chiens sont-ils jaloux ?


Quel maître n’a jamais pensé, dit, affirmé, parfois avec force véhémence : « ouhlà, attention, mon chien est très jaloux ! » ? C’est d’ailleurs l’une des phrases les plus courantes sur les terrains de dressage, ou lors des rencontres entre propriétaires… Mais nos chiens sont-ils réellement jaloux ? Sont-ils capables, cognitivement parlant, d’une émotion aussi complexe que la jalousie ? Regardons ce qu’il en est, en l’état actuel des connaissances scientifiques.
 
N’importe quel familier des chiens aura tendance à estimer que oui, les chiens peuvent être jaloux. Indéniablement. Dans bon nombre de circonstances d’ailleurs, et fort différentes les unes des autres. Ainsi, si Médor grogne lorsqu’on tente de caresser un congénère, n’est-ce pas là le signe de sa jalousie ? Et si Médor s’interpose pour exiger sa part de câlins quand son maître prend sa chère et tendre dans les bras, n’est-il pas à nouveau jaloux ? Ne risque-ton pas de le froisser si l’on donne une friandise à un autre chien en sa présence, ou si l’on accorde une prérogative à son compagnon de vie sans la lui octroyer à lui aussi ? Pourtant, comme souvent dès qu’il est question de chiens, le ressenti des propriétaires se heurte à la littérature scientifique.

La jalousie, un sentiment humain ?

A contrario des propriétaires, un grand nombre de spécialistes refusent en effet l’idée que les chiens pourraient eux aussi, tout comme nous, souffrir les affres de la jalousie. Valérie Dramard, auteure du « Comportement du chien de A à Z », note à l’onglet « Jalousie » (p. 189) : «(…) la jalousie étant par définition un sentiment humain [qui] désigne l’anxiété et l’insécurité ressenties par une personne qui a peur de perdre un objet ou une personne qu’elle perçoit comme convoité par quelqu’un d’autre, qualifier un chien de jaloux ne semble (…) pas approprié ». Pourquoi ? 

Tout d’abord, si la plupart des chercheurs s’accordent à dire que les chiens ressentent des émotions simples comme la peur, l’anxiété, la joie ou la tristesse, ils restent dans l’expectative quant à leur éventuelle capacité à éprouver des émotions complexes (et des sentiments) comme la jalousie, la culpabilité, la honte ou l’embarras. En éthologie canine, il semble faire consensus que les chiens ne sont pas aimants mais affectueux, qu’ils ne sont pas mus par la vengeance mais par la frustration. Et qu’ils ne sont pas jaloux mais possessifs

Eviter le piège anthropomorphique

Une règle fondamentale en éthologie concerne l’anthropomorphisme : les chercheurs veillent scrupuleusement à  ne pas projeter d’émotions humaines sur leurs sujets d’études. Non parce que l’anthropomorphisme serait le « mal » en soi, mais plutôt par souci de neutralité, d’« objectivité » scientifique (si tant est que cette notion ait un sens). Ils espèrent ainsi éviter les erreurs, et ne pas interpréter de manière complexe un comportement qui pourrait être expliqué de manière plus simple (loi de parcimonie 1). Surtout, n’oublions pas qu’une des conséquences de la confusion anthropomorphique, c’est la maltraitance involontaire 2. Car, même si cela tombe sous le sens, répétons-le une fois de plus : un chien n’est pas un humain. Lorsqu’on calque sur lui des manières de percevoir le monde, ou des sentiments humains, l’on court le risque de passer à côté de sa réalité à lui, de son « Umwelt ».

Par exemple, dire d’un chien qu’il est jaloux ne permet pas de trouver des solutions pratiques au problème rencontré. En présence d’un individu qui tente de s’interposer entre son maître et sa maîtresse, le comportementaliste canin préconisera de revoir toute la relation qui unit ce chien à ces propriétaires, afin que ceux-ci redeviennent les leaders du système.

Des voix discordantes du côté de certains auteurs

Tout ceci n’empêche pas certains spécialistes de se poser la question de l’éventuelle jalousie des canidés domestiques. Ainsi Stanley Coren qui, dans un article paru en ligne (« Jealousy. Dogs and the Green-Eyed Monster »), explique que, si la plupart des scientifiques refusent de parler de jalousie pour les chiens, c’est parce que cette émotion ferait appel à une conscience de soi très élaborée. Pourtant Stanley Coren lui-même pense que les chiens peuvent éprouver de la jalousie, quand bien même celle-ci ne serait pas aussi élaborée, ou pas tout à fait de même nature que celle des êtres humains ou des grands singes. Stanley Coren ajoute que la jalousie ayant une fonction sociale, il paraît tout à fait logique qu’elle concerne une espèce aussi sociale que le chien.

Pour étayer ses dires, Stanley Coren s’appuie sur une étude menée sur 43 chiens en 2008 à l’université de Vienne, en Autriche. Le professeur Friederike Range et son équipe ont ainsi mis en évidence que les chiens pourraient ressentir de la jalousie. Tout comme ils ne supporteraient pas d’être traités de manière injuste, ou inégale.

Une autre étude, menée plus récemment par Christine Harris et Caroline Prouvost à l’Université de San Diego, en Californie, aboutit exactement aux mêmes conclusions. Relatée longuement dans l’article «Jealousy in Dogs», paru dans le journal en ligne «Plos On» en juillet 2014, elle met en évidence que les chiens sont bien capables d’une certaine forme de jalousie. Elles ont notamment constaté que les chiens montraient plus de signes de « jalousie » quand leur propriétaire était affectueux avec un autre chien que quand leur propriétaire interagissait avec un objet. Elles concluent en espérant que leur «travail motivera d’autres chercheurs à suivre leur voie et à s’intéresser de manière plus approfondie aux émotions sociales chez les animaux ».

Marie Perrin


2. Les maltraitances involontaires et invisibles seront l’objet d’un prochain article

Pour aller plus loin, l’article de Plos On qui relate de manière détaillée l’expérience de Christine Harris et Caroline Prouvost :


D’autres articles sur la question :